Leurs corps, territoires en présence
Cette série s’inscrit dans un travail de recherche photographique et anthropologique mené sur plusieurs années auprès de communautés autochtones du Brésil. Elle prolonge une réflexion plus large sur les notions d’identité, de territoire et de droits, en portant une attention particulière aux trajectoires et aux luttes des femmes autochtones. Longtemps invisibilisées, folklorisées ou assignées à des représentations figées, celles-ci œuvrent aujourd’hui à faire entendre leurs voix et à affirmer leur place, tant au sein de leurs communautés que dans les espaces publics et politiques. Leurs corps deviennent des territoires de résistance, chargés de mémoire, de revendications et de transmission. Ils incarnent une lutte quotidienne face aux violences, aux discriminations et à la négation persistante de leur existence.
Parallèlement, ces communautés investissent une pluralité d’espaces : le corps, les sphères domestiques et collectives, mais aussi les espaces numériques. Les réseaux sociaux ne sont pas de simples outils de communication ;
ils constituent de véritables lieux d’expression, de mobilisation et de circulation des savoirs.
Sans chercher à illustrer un discours théorique, cette série rend visible le processus de recherche lui-même. À la croisée de la création visuelle, de l’écriture ethnographique et du documentaire, elle propose un regard situé, construit dans la rencontre, laissant émerger une identité autochtone contemporaine, plurielle, vivante, en constante recomposition.

Jeune homme tupinambá de Olivença lors de la caminhada tupinambá en souvenir du massacre du rio Cururupe.
Olivença, Bahia. Septembre 2019.
La caminhada Tupinambá a lieu chaque année le dernier week end de septembre. Il s’agit de célébrer les autochtones assassinés lors d’une campagne menée par Mem de Sá, troisième gouverneur du Brésil, à travers une marche de 5km reliant la place principale de Olivença au marge du Rio Cururupe. C’est l’évenement le plus important des Tupinamba de Olivença et l’occasion de faire entendre leurs voix pour revendiquer leurs droits.

Village Itapoã
Terre autochtone Tupinambá de Olivença, Bahia. Novembre 2022.
« Il fait déjà très chaud lorsque je descends du bus qui relie Ilhéus et Una, deux des trois municipalités sur lesquelles s’étend le territoire des Tupinambá de Olivença. C’est la quatrième fois que je me rends au village Itapoã où réside la principale cacique des Tupinambá de Olivença, Jamapoty Valdelice Tupinambá. Je sais maintenant qu’il faut demander au chauffeur de bus de s’arrêter en face du lotissement Aguas de Olivença, puis de suivre le petit sentier en terre qui monte sur la gauche pour ensuite rejoindre le chemin qui mène au village, à quelques centaines de mètres en amont.»

Enfants du village sur la rive du rio Araguaia
Village Karajá São Domingos, terre autochtone São Domingos, à proximité de Luciara, Mato Grosso, Ouest. Juillet 2019.
Le fleuve est le principal terrain de jeu des enfants du village. Dès le plus jeune âge, ils apprennent à pagayer et à s’orienter sur le fleuve.

Femmes Mebêngôkre Kayapo présentant leurs peintures corporelles.
Village Kayapo Kaprankrere, terre autochtone «Las Casas», Pará, Nord. Novembre 2019.

Louches
Village Aikewara Suruí, terre autochtone Sororó, Pará, Nord. Novembre 2019.

Marcia Guajajara
Village Santuario sagrado dos pajés, Asa Norte, Brasilia, District fédéral. Avril 2019.
“Le machisme est très présent dans les communautés autochtones la femme travaille pour l’homme, mais elle n’est jamais perçue comme une personne importante bien qu’elle s’occupe de tout pour élever les enfants. L’homme, dans la communauté autochtone, a un rôle plus important que la femme, et même si certains n’apportent pas à la communauté, juste le fait d’être des hommes les rend plus importants. »

Wesley (@wescritor) et son frère Wallace (@wallatupi)
Village Itapoã, terre autochtone Tupinambá de Olivença, Bahia. Octobre 2022.
Des plus jeunes aux plus anciens, chaque membre du village participe aux plantations.Bien que les espaces de culture soient majoritairement collectif, il arrive que certaines familles aient un endroit qui leur soit reservé.
Wesley, connu sous le nom de Wes ou Wescritor, est un rappeur de 25 ans né à São Vicente, près de São Paulo. Sa famille, originaire d’Olivença, s’y est installée avant sa naissance. Il y a six ans, il a entrepris une « retomada de identidade », un processus de reconnexion avec ses origines Tupinambá.
Guidé par son grand-père, il redécouvre sa culture et se définit aujourd’hui comme un « guerrier Tupinambá », engagé dans la lutte autochtone. Enfant, il ignorait ses racines : qualifié de moreno pour sa couleur de peau, il n’était ni reconnu comme noir, ni comme autochtone.
C’est lors de séjours à Olivença et Itapoã, notamment après une période difficile en 2019, qu’il commence à écrire — d’abord de la poésie, puis du rap — sur son grand-père, les Tupinambá et leur territoire. Pour lui, l’écriture, le rap et la retomada sont indissociables.
Wes transforme l’acronyme Rythm and Poetry en « Rythme, Ancêtres et Poésie » : une manière d’exprimer son lien aux origines. Il arbore désormais avec fierté les symboles culturels Tupinambá — peintures, ornements et vêtements — qu’il intègre à son identité d’artiste.

Deux enfants au village Akamassyron
Terre autochtone Sororó, Pará, Nord. Novembre 2019

Retour de pêche sur le rio araguaia, caisse de tucunarés.
Village Karajá São Domingos, terre autochtone São Domingos, à proximité de Luciara, Mato Grosso, Ouest. Juillet 2019.
Le tucunaré est un des poissons les plus prisés par les habitants du villages. Sa taille peut atteindre 1 mètre de longueur. La pêche est une ressource alimentaires très importante pour la communauté.

Caren Kelly Karajá
Institutrice. Village Karajá São Domingos, terre autochtone São Domingos, à proximité de Luciara, Mato Grosso, Ouest. Juillet 2019.
“Je vois beaucoup de machisme. Beaucoup disent : les femmes n’ont pas d’importance. Ce sont des femmes, donc elles ne peuvent pas, ce ne sont pas des hommes.
Mais ce n’est pas vrai. De nos jours, nous étudions nous aussi, et tous les domaines, nous devons donc avoir un espace pour nous exprimer, les hommes doivent nous laisser un espace.
Dans beaucoup de cas, les hommes ne laissent pas les femmes prendre part aux décisions. «Pas de femmes. Elles ne sont pas capables. Cela ne résoudra rien.» C’est mal vu.
Cela change un peu, mais vraiment très peu. Je suis allée dans beaucoup de villages, et dans le village de Santa Terezinha, les hommes nous soutiennent, nous félicitent.
Mais quand nous allons dans les autres villages du bas Araguaia, pas un seul homme ne vient à nos réunions, pas un seul.
Je pense que les femmes doivent être présentes auprès des hommes, lors des réunions et des rassemblements. Juste parce qu’ils sont des hommes, ils veulent nous être supérieurs mais nous avons les mêmes droits, il n’y a aucune différence.“

Marcia Guajajara (à droite) et deux femmes du village Teko Haw confectionnant des parures de perles, une des ressources économiques du village.
Village Santuario sagrado dos pajés, Asa Norte, Brasilia, District fédéral. Avril 2019.

Communautés Tapajós et Mebêngôkre.
Novembre 2019.
Double exposition photographique qui mêle le profil d’un enfant Kayapo en train de se faire peindre le bras lors d’un rituel de peinture corporelle au village Kaprankrere dans l’Est du Para, et le portrait d’un jeune homme Tapajos portant le cocar (couronne de plume), étudiant et cacique à Santarém à l’ouest du Pará.

Cadres
Village Santuario sagrado dos pajés, Asa Norte, Brasilia, District fédéral. Avril 2019.
Au village, comme ailleurs, les cultures se mêlent et s’influencent. La nouveauté cohabite avec la tradition.

Taucira Gomez Guarani
Militante et cacique guarani de Porto Alegre (Sud) lors de la première marche des femmes autochtones à Brasilia. Août 2019.
“Le rôle de la femme est de s’occuper de tout. Elle doit prendre soin du village, de la communauté, des enfants, des animaux pour s’assurer qu’il ne se passe rien de mal. C’est pourquoi il faut lui apporter du soutien dans la lutte.”

Deux enfants jouant dans les arbres pendant le match de foot des femmes du village.
Village Karajá São Domingos, terre autochtone São Domingos, à proximité de Luciara, Mato Grosso, Ouest. Juillet 2019.

Wesley et Wallace
Village Itapoã, terre autochtone Tupinambá de Olivença, Bahia. Octobre 2022.
Wes partage son rap avec les habitants du village. D’abord réticents, les anciens ont vite reconnu l’importance de cette expression pour transmettre la culture aux jeunes et la faire connaître au-delà du village. Avec son frère Wallace, il anime des ateliers d’écriture et d’enregistrement, mêlant savoirs technologiques et héritage culturel. Pour lui, être présent au village est essentiel : il ne suffit pas d’en parler en ligne, il faut vivre la culture, participer aux rituels et aux rencontres.
Cette présence physique renforce le lien communautaire et participe à la retomada de identité, en réinvestissant le territoire et en affirmant l’identité.
Pendant le rituel, je remarque que Valdelice observe mes agissements. Alors que les participants forment une file pour se faire bénir par le chaman alors possédé par un esprit, la cacique me demande si je veux moi aussi me faire bénir, ce à quoi j’acquiesce. Une fois le rituel terminé, les participants se partagent les fruits laissés en offrande. Valdelice s’assure alors que j’en mange.
À l’arrière du bras de Wesley, on peut apercevoir un tatouage à l’effigie de Fernando Pessoa, célèbre écrivain portugais et idole du jeune homme.

Elaine Bororo
Asa Norte, Brasilia, District fédéral. Août 2019.
“Tous les jours, principalement nous, qui sommes des femmes autochtones, nous sommes discrimlinées en tant que femmes, mais tous les jours nous luttons pour détruire ces obstacles. Nous conquérons de nouveaux espaces, un peu plus chaque jour, pour nous, les femmes car il n’y a pas que les femmes blanches qui se sont réveillées, nous aussi nous nous sommes réveillées, et nous luttons pour plus de visibilité.”

Femmes Mebêngôkre Kayapo Gorotire lors du rituel de peinture corporelle.
Village Kayapo Kaprankrere, terre autochtone «Las Casas», Pará, Nord. Novembre 2019.
La peinture corporelle occupe une part importante dans la culture des Kayapo. Ici, les femmes utilisent l’urucu (fruit issu du roucouyer donnant une teinture rouge) et le genipapo (fruit du genipayer donnant une teinture noire) pour réaliser des motifs rappelant certains animaux protecteurs. Les hommes font de même au sein de la maison des hommes. Ces «tatouages éphémères» durent une dizaine de jours.

Seu Geraldo
Village Itapoã, terre autochtone Tupinambá de Olivença, Bahia. Octobre 2022.
Seu Geraldo, le mari de Valdelice, la cheffe du village, est une véritable encyclopédie sur l’histoire des Tupinambá de Olivença. Il a toujours vécu dans la région et est fier de son peuple dont il parle toujours avec émotion.

Catiá Tupinambá de Belmonte
Salvador de Bahia, Bahia. Septembre 2019
Première cheffe Tupinambá de Belmonte Catiá vit sous protection du programme de défense des droits humains, suite à de nombreuses menaces de mort des grands propriétaires terriens qui souhaitent s’emparer du territoire pour en extraire ses ressources.
« En tant que Tupinambá, tu dois comprendre que, en affirmant ton ethnicité tu risques ta vie.
Mon rôle de cacique, je pense que cela dérange un peu les hommes. Je souhaite que les femmes puissent s’épanouir, qu’elles aient la liberté de choisir qui elles veulent être.»

Une famille plante du manioc dans les champs aux abords du village.
Village Aikewara Suruí, terre autochtone Sororó, Pará, Nord. Novembre 2019.
Des plus jeunes aux plus anciens, chaque membre du village participe aux plantations.Bien que les espaces de culture soient majoritairement collectif, il arrive que certaines familles aient un endroit qui leur soit reservé.

Village Akamassyron
Terre autochtone Sororó, Pará, Nord. Novembre 2019.
Le village Akamssyron fait partie des 7 villages Aikewara Suruí du territoire démarqué Sororó. Si auparavant l’ensemble des habitants résidait dans l’aldeia mae (le village principal), ils ont choisi de se répartir en plusieurs villages, bâtis dans des lieux stratégiques le long des frontières du territoire afin de le défendre contre d’éventuelles invasions.

Caminhada Tupinambá 2022
Rio Cururupe, terre autochtone Tupinambá de Olivença, Bahia. Septembre 2022.
Les téléphones portables et les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place centrale dans la vie des communautés autochtones. Dans chaque village, des groupes WhatsApp rassemblent les habitants — jeunes, femmes, professeurs — et permettent de diffuser rapidement des informations essentielles : horaires de rituels, avancées des retomadas, alertes en cas d’attaques ou de violences.
Ces messages, d’abord partagés à l’intérieur des communautés, circulent ensuite entre villages et sont relayés par des communicants autochtones sur Instagram, Facebook ou Twitter. L’information devient alors publique, suscitant parfois des réactions politiques immédiates ou l’intervention des autorités.
Ainsi, ces outils numériques ne sont pas seulement des moyens de communication : ils constituent de véritables armes de visibilité, de solidarité et de défense des territoires autochtones.

Célia Tupinambá
Militante et professeure au village Tupinambá da Serra do Padeiro, à proximité de Buerarema, Bahia. Octobre 2019.
“Il n’y a pas une seule représentation des autochtones, il existe de nombreux peuples autochtones, différentes nations, différentes ethnies, il ne faut pas généraliser. C’est pourquoi les gens doivent nous écouter et s’informer pour comprendre notre réalité.
Ceux qui sont le plus impactés, qui souffrent les premiers, ce sont les femmes et les enfants. La femme a un rôle bien plus important, non seulement elle doit lutter, défendre son territoire, sa terre, penser à l’éducation de ses enfants, à leur santé, mais elle doit aussi prendre en compte ce qu’elle ressent, penser à comment cela l’impacte directement, car en tant que femme, elle ressent tout plus fort, c’est elle qui souffre la première, qui est impactée la première, car à la femme autochtone est attribué de nombreuses aptitudes, elle doit être sûre et précise, elle ne peut pas faillir, elle ne peut pas abandonner, car elle porte avec elle son peuple et son territoire, le sang, les esprits. Elle porte en elle toute la faune, la flore, la vie. Ce n’est pas seulement une femme, c’est une présence. Elle porte en elle tellement de choses, une si grande responsabilité qu’elle doit supporter toute sa vie.”
Originaire de Pont-l’Abbé (29), Antoine Buquen est photographe et anthropologue. Il croise ces deux approches pour interroger la construction de l’identité individuelle et ses liens avec l’environnement. Son travail s’ancre dans le quotidien, le vernaculaire et les gestes ordinaires qui façonnent nos modes de vie et notre rapport à nous-mêmes. Après des projets introspectifs liés à son histoire personnelle, il a orienté sa recherche vers l’altérité, en documentant des modes de vie éloignés du sien. Ses projets explorent les relations entre individus et territoires. Depuis cinq ans, il mène au Brésil une recherche sur l’identité ethnique et son rapport à la terre, mêlant photographie argentique, son et données anthropologiques.